Yam cha, passé et swap

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Ma dernière lecture, Banana Girl de l’auteure Kei Lam, que je dois notamment à Armalite, m’a inspiré tout un tas de réflexions et surtout, a achevé de relier ce qui me trotte dans la tête ces derniers mois. Comme ça fait un certain temps que je n’ai pas publié de billet introspectif, c’est l’occasion d’essayer de mettre en forme mes pensées éparpillées.

Tout est parti du superbe colis qu’Elanor m’a envoyé dans le cadre du swap « Voyage dans le passé », dans lequel se trouvaient, entre autres, des cartes postales prétendument envoyées par des membres de ma famille (si je me rappelle bien, ma grand-mère et mon père), en réalité rédigées de sa main.
Ce que je n’ai pas dit à l’époque, c’est qu’en les lisant, ça m’a fait un gros quelque chose. Sur le coup, je pensais que c’était l’envie présente depuis toujours que ma famille, surtout mes parents, surtout mon père, m’écrive comme ça : en français, avec tant d’affection, tant de précision même.
Et puis, petit à petit, j’ai compris que la langue n’était pas en cause et qu’il y a certaines choses qu’on ne se dirait jamais « comme dans les films avec des Français », aussi bon que soit mon chinois, aussi bon que soit le français de mes parents, deux hypothèses très hypothétiques :)
Non, ce quelque chose, c’est d’avoir une histoire ancrée dans un pays (une région, même !) comme le suggéraient les cartes d’Elanor. D’avoir des ancêtres fiers de leurs terres, d’avoir des histoires à raconter de mon enfance dans le jardin de mamie, d’avoir une généalogie, en quelque sorte. Alors bien sûr, ce n’est pas parce qu’on naît dans le pays de sa famille qu’on y est forcément très attaché ou qu’on en a de bons souvenirs, mais quand ce n’est pas du tout le cas, ces bons souvenirs ne sont même pas possibles, n’ont jamais existé.
J’ai beau imaginer le chien dont ma grand-mère a coupé la queue car elle n’était pas de la même couleur que le reste de son corps (c’est cruel mais notons qu’elle ne l’a pas mangé, le chien), j’ai beau imaginer le port thaïlandais où mon père a chopé sa sainte horreur des poissons jusqu’à ce qu’il découvre les sushis avec ma mère et moi, j’ai beau imaginer les jouets de ma mère au Cambodge à partir des photos qu’elle m’a montrées, tout est calqué au final sur mes souvenirs et mon imaginaire – peu développé. Rien ne me semble très réel puisque tout a disparu ou changé.
D’ailleurs, quand nous sommes allés sur le site d’Angkor Vat avec mes parents, mon père s’est exclamé qu’il ne reconnaissait plus du tout le « terrain de jeux » de son enfance, celui qui lui paraissait immense autrefois et qu’il a enjambé en un rien de temps en… 2008 (ou était-ce en 2007 ? en 2006 ?). C’est pour moi la preuve immédiate qu’à chaque génération, des choses se perdent.

Et ce n’est pas moi, avec ma mémoire de merde poisson rouge, qui vais pouvoir réparer ça. D’autant plus que, comme ça se voit certainement ici, je ne suis pas très portée sur le passé – tout en étant admirative de ceux qui conservent l’Histoire. Monsieur a beau me répéter que le passé, c’est l’avenir et que le présent a ses racines dans le passé, je n’avais que le présent en tête et ne me projette que dans le futur. Le passé, c’est un amas de… choses qui n’existent plus.
Loin de moi l’idée de vouloir mettre sur le dos de ma famille tout entière ma nullité assez rarissime pour tout ce qui a trait à l’Histoire, je pense malgré tout ne pas être aidée en ce que je pense ne pas avoir de passé – un peu comme ce que dit Kei Lam dans sa BD. Pas de passé ancré quelque part du moins, même si j’ai vécu presque toute ma vie à Paris et en région parisienne et que je n’ai pas beaucoup plus déménagé qu’une autre personne (cinq fois jusqu’à ma majorité, je crois).
Quand je convoque mes souvenirs d’enfance, c’est ma première (et énorme) chambre pour moi toute seule à Ivry, c’est la minuscule chambre-placard chez ma grand-mère, à trois par terre, moi sous les étagères, c’est l’usine de pâtisserie familiale où il faisait un froid de canard à toutes les saisons, ce sont ces mini-univers clos que j’ai transportés avec moi au fur et à mesure que la vie avançait. Pas de maison de campagne en Dordogne, donc, même si je n’en suis pas triste.

Alors, à défaut de Dordogne, j’avais Hong Kong. Hong Kong, ce n’est ni ma seconde maison, ni mes sources, ni même ma destination préférée en soi, car vive le Cambodge. Mais c’est là que je suis allée le plus souvent : quasiment tous les ans pendant 7-8 ans, un bon mois à chaque fois. C’est l’un de mes premiers gros voyages avec mes parents, puis avec monsieur. C’est le premier lieu où je me suis retrouvée entourée de personnes chinoises sans détonner. Certaines années, je réussissais, par on ne sait quel miracle, à suffisamment passer pour une locale pour qu’on me mette au défi de parler français. C’est l’endroit dont la langue est celle que je maîtrise le mieux à l’oral, loin derrière le français mais quand même devant l’anglais, que j’ai énormément perdu.
Et pourtant, Hong Kong, ce n’est pas chez moi. C’est à peine chez mes parents, c’est là que ma mère a passé son adolescence et sa vingtaine, avant de venir en France, tandis que sa sœur aînée y a fait sa vie et y a eu mes cousins (qui y ont eu leurs enfants, diantre). C’est là que j’ai été très bien accueillie, chouchoutée, nourrie. Trop bien nourrie, même ! Je pouvais prendre jusqu’à cinq kilos en un été – pour les reperdre aussi vite car j’étais jeune, snif.
Et dans un récent questionnaire sur les odeurs auquel je n’ai pas répondu, j’aurais pu parler de cet endroit à chaque question. L’odeur de la pluie torrentielle, l’odeur du bitume, l’odeur de la chaleur suffocante et de la pollution, l’odeur de la clim’ à 15 °C (les fous). Mais surtout, l’odeur de la bouffe : le thé bien épais du matin pour se rincer la bouche, les dim sum qui arrivaient sur les dizaines de chariots quand on allait yam cha (= bruncher à la hong-kongaise), les plats diaboliquement bons et épicés du restaurant thaïlandais de ma tante, les fruits quand on allait s’approvisionner au marché de gros, les mouchoirs horriblement parfumés à la menthe offerts avec l’achat de journaux, et bien d’autres encore.
Bref, Hong Kong, c’était pour moi une bulle que j’étais toujours heureuse de retrouver, un art de vivre (si si), un truc à part dans ma tête, la promesse de vacances géniales dès l’avion malgré les inévitables disputes qu’il y aurait entre mes parents.

Or donc, les disputes ! Il a fini par y en avoir tellement qu’elles ont pourri les relations familiales, si bien que cela fait trois ans qu’il n’est plus question de retourner à Hong Kong, plus question de ma tante, de mon oncle, de mes cousins et de leurs chiens et voitures, plus question de cette vie d’autrefois. Depuis fin 2013, le dernier voyage à Hong Kong puis en Australie, le début des embrouilles (et de mon végétarisme !).
Il m’a donc fallu plus de trois ans pour un peu faire le deuil de ces souvenirs que j’emportais partout avec moi sans m’en rendre compte. Pour me dire que même si j’y retourne un jour, ce ne sera plus pareil, ce sera comme une simple touriste. Pour me résoudre à trouver de nouveaux lieux auxquels me raccrocher et me recréer ma petite histoire. C’est assez ironique alors qu’en ce moment, beaucoup de choses dans ma vie, personnelle comme professionnelle, m’y ramènent et que si Hong Kong n’est pas mon passé, elle ne sera pas non plus mon futur.

Sans doute est-ce l’âge qui me pousse à creuser toujours plus loin dans mon passé et à – enfin – m’interroger sur mes racines. Pour la première fois de ma vie, je me pose donc sérieusement la question de savoir d’où je viens pour savoir où je vais. Tout ça est métaphorique, se passe dans ma tête, et peut sûrement sembler dérisoire, mais m’est plus important que jamais. Et je suis soulagée d’avoir pu mettre des mots sur ce qui me manque depuis trop longtemps.


Assez parlé de moi,
quels sont les lieux de votre enfance ?
Avez-vous un rapport étrange
avec certaines villes ?
Racontez-moi :)

8 commentaires:

  1. L'histoire de tes parents a l'air bien compliquée, en tous cas si on tient en compte les lieux où ils ont vécu !
    Hong Kong m'a toujours attirée, j'aimerais bien y aller, et avec toi comme guide, ce serait génial mais je comprends bien que ce n'est pas d'actualité pour le moment.
    Je me dis depuis quelques dizaines de jours que je devrais écrire un peu plus de billets plus intimes - les idées ne manquent pas - et là, ça me donne envie d'écrire sur le même sujet que toi (j'ai un lieu précis dont je veux parler depuis, euh, les débuts du blog probablement).

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    1. Eh bien je pense que je serais ravie d'aller exorciser mes démons avec toi à Hong Kong si ça te dit un jour (et je promets de pas être bizarre ^^)

      C'est pas facile, les billets intimes ! Déjà parce qu'on ne sait pas qui va tomber dessus et aussi, dans mon cas, j'ai peur de trop livrer. Je me suis relue x fois pour être sûre de ne pas aller trop loin.

      Enfin, je suis évidemment intéressée par ton lieu à toi :)

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  2. Oh, je n'avais évidemment pas en tête de retourner tes émotions comme ça! :(

    Je partage en partie ton ressenti. Oui, mes deux parents sont nés en france, mais si tu fais un saut dans la génération du dessus ça tombe à 1/4. Sur ces quatre grands parents, j'en ai connu une, ma grand mere sicilienne décédée lorsque j'étais adolescente - mais déjà mal en point des années avant. J'ai cette "chance" d'être née en Bretagne, lieu de naissance de mon père et de son père mais j'ai aussi toujours eu ce manque vis à vis de mes origines italiennes. Je n'ai jamais mis les pieds en italie, j'enviais mes amis qui avaient des repas du dimanche en famille, une maison familiale: chez moi, la "famille" débute au niveau de la génération de mes parents (qui ne sont meme pas proprietaires donc mes souvenirs et mes affaires naviguent de maison en maison;)
    J'y ai réfléchi il y a quelque temps et je pense que c'est une des raisons pour laquelle je suis si attachée à ma région: c'est une identité que je peux revendiquer.

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    1. Mais pas du tout, j’ai vraiment adoré ces lettres :) Merci encore !

      Et tu fais partie des gens attachés à l’Histoire (et à sa région) que j’admire. Tu as encore de la famille en Italie ?
      Finalement, je suis aussi revenue à une famille nucléaire : mes parents (qui n’ont pas toujours été propriétaires) et moi. Je suis encore beaucoup en contact avec mes oncles et tante en France mais avec bien moins d’entrain qu’avant.
      Et je te comprends tout à fait pour ton identité bretonne ! (et si je revendiquais mon identité parigote, tiens ? je perdrais tous mes amis ? :D)

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  3. Sans doute encore de la famille, mais comme je ne l'ai jamais rencontrée... (histoire familiale compliquée)
    Pour paris je ferais une exception pour toi :D

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  4. J'ai eu la chance de connaitre mes deux grands-mères et mon grand-père paternel. Hélas, je n'ai jamais appris ma langue paternelle et je n'ai donc jamais vraiment discuté avec mon grand-père et ma grand-mère. C'est quelque chose que je regretterais toujours car il me manquera toujours ce passage de flambeau des grands-parents, je ne connais pas vraiment leur histoire.
    Mais j'ai eu la chance de vivre dans mes deux pays d'origine et quand je pense enfance, j'ai clairement des souvenirs liés à des lieux précis, les maisons dans lesquels nous avons habité à Abidjan, le village de mes grands-parents...

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    1. C’est quoi déjà, la langue de tes grands-parents ? J’ai vu qu’il y a l’ébrié et le dioula (entre autres), et tu me l’as peut-être déjà dit, mais j’ai une mauvaise mémoire, désolée.
      C’est super, effectivement, d’avoir connu les deux =)

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